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Cayenne



Biographie animale Cayenne
Cayenne et le troupeau

Je suis née dans un pays du sud, aux alentours de 1990. Je me souviens de la poussière dans laquelle j’aimais me rouler et du soleil qui chauffait la Terre. Je n’avais pas toujours beaucoup à manger, mais je savais que j’étais promise à une vie bien remplie et que je n’aurais pas une vie d’âne ordinaire. J’attendais donc patiemment. De cette terre natale je suis partie en camion, alors que j’étais tout juste portante. J’avais alors environ cinq ans m’ont dit les humains par la suite. J’étais pleine d’un bel âne qui m’avait fait une cour assidue ! Mais une fois passé la période des amours, j’étais prête à me débrouiller seule avec ma progéniture, comme le font les ânes depuis des millénaires. Par contre je ne savais pas où l’on m’emmenait…


Après plusieurs camions, je me suis retrouvée dans un pays inconnu, avec des gens qui parlaient une langue tout aussi inconnue, mais il y avait de l’herbe à profusion. Nous étions plusieurs à avoir voyagé ensemble et de ce que nous comprenions, ce n’étais toujours pas notre destination finale, parce que régulièrement des gens venaient, choisissaient l’un des nôtres et ils repartaient avec lui. Tous mes copains se mettaient en quatre quand ils voyaient des gens arriver, ils courraient vers eux, essayaient de sympathiser. Moi, j’attendais les bons et je restais digne !


Un jour, un couple est arrivé, ils parlaient encore une autre langue (j’avais renoncé à suivre de ce côté-là). J’ai tout de même compris qu’ils cherchaient un âne pour faire un long voyage. Les copains se sont précipités pour faire les beaux, moi je suis restée dans mon coin. Le couple est venu vers moi, ils m’ont parlé, caressé. Ils avaient l’air gentils. Finalement ils ont dit « on veut celle-là ». Bon j’ai bien essayé de leur dire que ce serait certainement raté pour le long voyage, mais ils n’ont pas compris. J’ai donc repris un autre camion, refait un bout du chemin en sens inverse et je me suis retrouvée dans un parc avec une armée de shetlands, ce qui ne me faisait pas spécialement plaisir.


Puis Sandra et René sont venus régulièrement pour « m’entraîner » en vue du long voyage. J’ai continué à leur dire que ça n’allait pas être possible, mais ils ne comprenaient toujours pas. Ils ont acheté un bât, nous nous sommes promenés chaque weekend mais je mettais de moins en moins d’entrain à la tâche. Un jour, la responsable du manège m’a bien observé et elle a compris que j’étais portante. J’ai eu droit à la visite du vétérinaire, spécialiste des chevaux, qui m’a auscultée et qui est arrivé à la conclusion que « oui j’étais bien portante, et non il ne savait ni de quoi, ni de quand ».


Sandra et René étaient bien avancés pour la préparation de leur périple, mais du coup ils ont arrêté de me faire faire de l’exercice assidument. Je les entendais ronchonner, car nous étions au début de l’hiver et le départ était prévu au printemps. Il leur fallait un nouveau porte-bagage à longues oreilles. Un beau jour, et après moult déboires avec la douane, Charly débarqua dans mon parc. J’étais vraiment contente d’avoir un copain âne, même s’il semblait évident que nous n’avions pas vraiment les mêmes origines. Nous allions au parc avec Only You, le vieux cheval à la retraite de Sandra et le troupeau de vieux du poney-club. Charly était vraiment rigolo, car il aimait galoper avec les chevaux, mais comme il était tout petit, il devait inventer des stratégies pour ne pas se faire écraser… Les entrainements ont repris (pour Charly). Moi je prenais gentiment du ventre et j’allais encore un tout petit peu en balade.


Et un beau jour, ils ont emmené Charly et ils m’ont laissé seule au poney-club. C’était le temps du grand voyage.


Pour moi ce fut le temps du grand repos : j’ai commencé à faire ma tête d’ânesse qui va bientôt mettre bas, mais on ne sait pas quand, alors du respect, non je ne sortirai pas, il fait frais, pis non j’aime pas les carottes, pis non même s’il fait soleil ! En gros je ne voulais plus sortir du box. Les propriétaires du manège ne se sont pas laissées démonter, elles ont construit une cabane dans un petit parc, elles m’y ont tracté et c’est ainsi que j’ai eu la paix la plus royale jusqu’à la naissance de mon petit, que Sandra et René ont baptisé Ignace.


Ignace était rigolo, il explorait tout. Mais je savais que je n’étais pas destinée à avoir une carrière de reproductrice. Je voulais transmettre des messages aux humains. Ceux qui m’avaient choisi et que j’avais accepté semblaient encore un peu obtus à mes messages, mais ils avaient déjà bien passé la première épreuve, qui avait été d’accepter que moi je ne traverserais pas la France à sabots. Ils ont entrevu que l’on a chacun une destinée, et qu’il fallait la respecter.


Au mois fin juillet 1996, les voyageurs sont revenus. Charly avait tellement bien pris le rythme du voyage qu’il s’ennuyait ferme dans notre parc. Il marchait en direction du portail et butait dedans. Il avait par contre une patience illimitée avec Ignace, qui lui sautait dessus, lui mâchouillait les oreilles, et j’en passe. Sandra et René se sont donc retrouvés les heureux propriétaires de quatre équidés à la fin de l’été. Moi j’étais contente de le revoir et de pouvoir reparler « âne », car les chevaux étaient un peu agités pour moi. Ignace aussi remarquez.


Ils ont ramené une jolie surprise de leur voyage, car Sandra était enceinte. J’avais initié le mouvement… Ignace grandissant, ils se sont dit que cela allait être difficile de le garder, car ils auraient déjà assez à faire avec Charly et moi, plus notre vieux pote Only you. Ils ont cherché une bonne place pour Ignace, et il est parti au mois de décembre à Genève pour tenir compagnie à un vieux poney au parc. J’ai pu me préparer et j’ai bien accepté son départ. Ignace avait la mission de questionner les humains sur leur cohérence. Il était à moitié castré, donc il avait un caractère d’entier et il ne s’en est pas laissé compter… De passager clandestin à questionneur, il a eu une vie bien remplie.